Aly Biara
Furiously Sleeping - Film - 17min - 2026
présenté dans le cadre de l'exposition Panorama 28 - Invisibles ?
Film
Dans le Nord-Est du Brésil, sous un dôme invisible et au milieu d’un bruit incessant, des travailleurs ruraux enregistrent leurs rêves dans des fichiers audio que le bruit tente d’effacer.
Le Nord-Est du Brésil, région dont je suis originaire, qui bénéficie d’un vaste littoral et d’un climat tropical, abrite le plus grand nombre de parcs éoliens du pays ; on en compte plus de six cents à travers tout le Brésil. Bien que l’énergie éolienne soit présentée comme l’une des plus durables, les conséquences de la construction de ces parcs sont peu connues. On a tendance à vanter les résultats produits par ce type d’énergie, principalement pour ses retombées économiques, mais on néglige l’effet secondaire sur les populations environnantes. Cette absence d’écoute concernant les effets humains et environnementaux de ces constructions révèle la manière dont le discours écologique peut être instrumentalisé par le même système qu’il prétend combattre.
Après avoir constaté que la construction d’un parc éolien près de ma ville natale avait modifié une partie du paysage, j’ai décidé d’enquêter sur d’autres installations de ce type dans l’État de Pernambuco. Des agriculteurs de communes telles que Caetés et Paranatama, situées à environ 200 kilomètres de la capitale Recife, ont fait état d’études d’impact mal conçues : le bruit métallique et strident produit par les éoliennes a provoqué chez les humains une dépression sévère, une surdité, de l’insomnie, de l’anxiété et des nausées. Chez les animaux, on observe des avortements dus au stress, une interruption de la production de lait et une perte d’appétit. Chez les porcs en particulier, le stress causé par le bruit entraîne du cannibalisme.
Mon inquiétude et mon désir de réaliser Furiously Sleeping consistent à consigner, en collaboration avec certains habitants de Caetés, leurs rêves et leurs aspirations interrompus ou qui n’existent plus à cause du bruit produit par les éoliennes. Mon interprétation de la situation est que les agriculteurs attendent, dans un état de veille, que les hélices ralentissent et puissent être arrêtées, car ils ont été traités comme des « objets » par l’entreprise et par l’État. Aborder les rêves, réfléchir à ce que représente rêver en dormant ou rêver éveillé, c’est ma manière d’apporter un fragment de l’individualité de chaque habitant impliqué dans le projet. D’autres niveaux sous-jacents de ce film m’amènent à poser les questions suivantes : Avons-nous désappris à rêver ? Qui nous prive de la possibilité de rêver ? Et à quel point peut-on se rapprocher du capitalisme sans subir de dommages profonds ?
Ce sont peut-être des questions irréfutables, car avec ses logiques propres et ségrégatives, le capitalisme est le rouage qui déshumanise sans aucune analyse plus approfondie, privant de toute qualité de vie et anéantissant les rêves. Ces énergies sont produites à partir d’une étude d’impact imprécise et vendue à des pays comme la France et l’Italie – même si ces pays disposent eux aussi de leurs propres sources de production durable et qui affectent également leurs propres populations.
L’énergie éolienne est-elle vraiment durable ? Pour qui ? Ceux qui vivent cette réalité à proximité des éoliennes ne font pas l’expérience de cette durabilité, ils se retrouvent, d’une certaine manière, enfermés dans une bulle où les rêves oscillent entre orientation et effondrement. À Caetés, on rêve davantage les yeux ouverts qu’en dormant ; dormir est une rage, et se réveiller aussi.
Le simple fait que ce paysage soit entouré de machines monumentales, dont les ombres provoquent la nausée – sans parler de la pollution sonore –, m’amène à m’interroger sur l’utilisation de la science-fiction dans ce film. Le monde des rêves constitue une base solide pour lui donner d’autres dimensions. C’est un genre qui soulève les questions suivantes : quels sont vos rêves lorsque vous dormez et quels sont vos rêves lorsque vous êtes éveillés ? Quels sont vos désirs vis-à-vis de la terre où vous avez grandi et de celle qui vous nourrit ? Comment un projet peut-il isoler et interrompre les rêves de manière trompeuse et agressive ?
Aly Biara (Vitória de Santo Antão, Brésil, 1991) vit et travaille à Roubaix, en France, et étudie au Fresnoy – Studio national des arts contemporains. Réalisateur et artiste visuel, son œuvre, inspirée par la science-fiction et l’horreur, explore les régimes du quotidien, l’héritage colonial, l’imaginaire et les rêves. Scénariste, ses films ont été projetés dans des festivals au Brésil et au Portugal. Il est diplômé du cours régulier d’écriture de scénarios (2022-2025) de l’École internationale du cinéma et de la télévision de San Antonio de los Baños à Cuba. Il travaille actuellement à son premier long métrage.
Production
Crédits
› Scénario direction, montage : Aly Biara
› Chef opérateur, étalonnage : Gustavo Pessoa
› Ingénieur son : Catha Pimentel
› Producteur exécutive : Clarissa Dutra
› Chargée de casting : Renata Roberta
› Montage son : Clément Decaudin, Thomas Peiser
› Mixage son : Clément Decaudin
Remerciements
Adilson Alves De Almeida, Ana Gabriela Gomez, Andres Duque, Arthur Carvalho, Arthur José, Bianca Dacosta, Can Ünlü, Carolina Mendonça, Cícera Eloína, Danúzia Chaves, Éric Prigent, Flávia Macário, François Pisapia, Guido Vilela, Jeíza Saraiva, Júlia Magalhães, Lorenna Monteiro, Luiz Carneiro, Marina Magalhães, Marina Meira, Natália Keiko, Niclas Hille, Patrícia Neves Gomes, Pedro Geraldo, Arquiles Petrus, Edite Maria, Leonardo Oliveira, Maria Marinalva Borges, Raphaëlle Zittoun, Severino Gonçalves, Simão Salgado