Étienne Kawczak-Wirz
Eumull Moder Mor - Installation - 2026
présentée dans le cadre de l'exposition Panorama 28 - Invisibles ?
Installation
Eumull Moder Mor est un retable profane inspiré néanmoins du polyptyque religieux. Je m’empare de cette forme traditionnelle qui m’intéresse par son orchestration rigoureuse : elle donne l’impression d’un monde contenu, d’une vision totale et méditative.
Ce travail prend sa source dans la nature, comme c’est souvent le cas chez moi, en l’occurence autour d’un lac que j’ai arpenté régulièrement pendant mes deux années passées au Fresnoy. En tournant autour de cette étendue d’eau riche en biodiversité, j’ai pu observer, saison après saison, le b.a.-ba, le cycle naturel de la régénération. Cette attention portée aux cycles du vivant m’a amené à m’interroger sur leurs fondements : les sols, leur composition, leur capacité à se régénérer. Je me suis notamment intéressé à la litière sur laquelle je marchais : sèche et colorée en novembre, elle est peu à peu devenue décolorée, noire, boueuse, recouverte de neige en février... C’est dans le vocabulaire de la pédologie que j’ai trouvé les mots justes pour nommer mon œuvre. Eumull, Moder, Mor : trois termes qui désignent trois stades de fertilité des sols forestiers, et qui structurent le triptyque principal du retable en autant d’étapes d’un mouvement de dégradation du monde.
Et si ce cycle, que l’on croit éternel, s’interrompait du jour au lendemain ?
Il se trouve que c’est précisément ce à quoi l’Homme est affairé depuis l’essor de l’industrialisation intensive et il y met tous les moyens : déforestation, agriculture intensive, pollution industrielle, artificialisation des sols... Autrement dit, l’extermination progressive du vivant, l’éradication méticuleuse des conditions même de son existence. Il y a apparemment chez l’homme le désir de venir à bout de ce cycle, dont l’immense puissance repose néanmoins sur un équilibre précaire. Nous participons à rompre ce cycle, en Occident particulièrement, par nos habitudes, notre manière de consommer, notre besoin insatiable de « confort ». Et plutôt que de s’occuper de ce qui est ici et maintenant, nous soutenons d’une manière ou d’une autre les projets de colonisation d’autres planètes. Nous avons hate de vivre dans des vaisseaux aseptisés, reproduisant artificiellement les conditions du vivant, où nous mangerons des aliments contrefaits et renutrits par la science.
Eumull Moder Mor est chargé de ce sentiment d’inquiétudeécologique et se fait le miroir extrapolé des temps troublés que nous traversons. L’oeuvre prend le mouvement de dégradation des sols comme métaphore d’un effondrement plus large, et projette ce que nous avons du mal à regarder en face. En convoquant la forme du retable, support historique de l’eschatologie chrétienne, je lui substitue une autre fin du monde, non plus transcendante, mais immanente, produite par nos propres mains.
Par ailleurs, le retable tente toutefois de faire émerger des formes de résistances discrètes, des figures qui choisissent d’habiter des espaces souterrains, interstitiels où se joue la possibilité d’une sortie partielle des logiques de sur-consommation et de contrôle. C’est d’ailleurs en ce sens que le projet s’inscrit dans la lignée de mon filmLa Colère de Dario. Il s’agit d’un court métrage de 26 minutes hybridant images de synthèse et prises de vues réelles. Il a été réalisé dans le cadre de la première année au Fresnoy sous l’oeil aiguisé de Bertrand Mandico. Le film a été tourné dans la Vallée de la Loue, une rivière à l’agonie ravagée par la pollution de l’industrie du Comté.
Dans le film, Dario, un livreur qui officie dans un futur proche dominé par l’intelligence artificielle, est traversé par des visions, des échappées mentales qui fissurent peu à peu sa réalité. Lorsqu’il décide de dévier de l’itinéraire que lui impose son véhicule intelligent, il s’aventure hors des routes balisées, vers des paysages de plus en plus intimes. Le film décrivait deja ce mouvement d’extirpation choisie vers un endroit de résistance, ce glissement progressif du personnage, du techno-cocon dans lequel il est enfermé vers un monde émancipatoire.
Eumull Moder Mor estune œuvre transmédia mêlant écriture, images fixes en 3D, animation 3D, sculptures imprimées en 3D, musique et performance.
La structure principale en acier brut est composée de cinq grands panneaux statiques en 3D imprimés et de cinq sculptures imprimées en 3D.
La prédelle du retable contient une nouvelle sous forme d’édition, une pièce musicale de quinze minutes écoutable dans un casque, ainsi un film de sept minutes en 3D.
Un aspect performatif est prévu lors du vernissage de l’exposition, sous la forme d’une cérémonie d’ouverture du retable, soutenue par une diffusion de la pièce musicale. Pendant la première heure, le retable est visible dans sa position de veille, c’est-à-dire fermé, jusqu’au déclenchement de la cérémonie rituelle au cours de laquelle un personnage est chargé de dévoiler le contenu des panneaux et de disposer les « idoles » imprimées en 3D au sommet de la structure.
Étienne Kawczak-Wirz est un artiste plasticien, cinéaste et compositeur français de 33 ans. Il développe une pratique résolument pluridisciplinaire, qui s’articule plus particulièrement, depuis ces trois dernières années, autour de l’animation 3D et de la musique. En 2023, il crée le projet musical *Zone Minor Modification*. Un son hybride, nourri de références anciennes et contemporaines, à la croisée d’une essence organique et électronique. En parallèle de sa pratique personnelle, il cofonde en 2019 le studio *Unexplored Fields*, dédié à la création digitale, et spécialisé dans la production de contenus 3D pour les secteurs de la mode, de la musique et du spectacle vivant.
Production
Partenaire
Crédits
Description du partenariat: Avec le soutien de Neuflize OBC
› Construction : École Centrale Lille
› Contre collage : Pictolille
› Chargé·e de production : Katell Paillard
Remerciements
Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains, Éric Prigent, Cyprien Quairiat, Katell Paillard, Alexandre Peschmann, Thibaut William, Luc-Jérôme Bailleul, Neuflize OBC, Centrale Lille, Xavier Boidin, Mohamed Safsafi, Virgile Biosa, Maud Wirz