Patric Chiha

Ecole

Patric Chiha est un cinéaste autrichien d’origine hongroise et libanaise, né en 1975 à Vienne. Après des études de stylisme de mode à l’ESAA Duperré (Paris) et de montage à l’INSAS (Bruxelles), il réalise plusieurs courts et moyens métrages, et des documentaires (dont Les Messieurs, Home et Où se trouve le chef de la prison ?) montrés dans de nombreux festivals. Son premier long métrage, Domaine (2009), avec Béatrice Dalle, est sélectionné à la Mostra de Venise. Suivent Boys Like Us (2014) et les documentaires Brothers Of The Night (2016) et Si c’était de l’amour (2019), tous deux sélectionnés à la Berlinale. Actuellement il termine son nouveau film de fiction, La bête dans la jungle, avec Anaïs Demoustier et Tom Mercier.

La fraternité nocturne qu'évoque le titre du film est celle d'une bande de Roms bulgares venus chercher pécule à Vienne. La plupart âgés d'à peine dix-huit ans, tous beaux comme des dieux et fiers comme Artaban, ils ont fait leur manne du commerce de leurs corps, loués à des locaux rencontrés dans le bar où le cinéaste les a lui-même découverts. Brüder der Nacht s'attache moins à leur quotidien qu'à la manière dont ils le fabulent. Il écarte les faits pour approcher la vie, cherche des projections plutôt que des preuves, d'où les sculptures de lumière qui composent le film et enchantent ce qu'il véhicule. Si son « genre » –  le docu  – oscille par nature entre le judiciaire et l'utopique, la greffe et la prothèse, lui se range résolument du côté expérimental, le docu sert à faire germer des vies, des voix qu'étouffe le monde. Aussi son problème n'est-il pas vraiment la prostitution, ici presque anecdotique, expurgée de tout pathos et transformée en matière « à racontars ». Il se demande plutôt comment se forme et survit une telle communauté virile et autarcique, dont les membres habitent en noctambules un monde à part où le temps n'a plus cours.
De là son dispositif déréalisant et ses espaces foutraques, pas toujours euclidiens (les lumières recomposent les dimensions) et jamais vraiment emboîtables (chacun est coupé de tout ce qui lui est extérieur). De là aussi que le film n'ait pas prélevé ses images sur ses lieux initiaux, ou si peu – seules quelques scènes ont été tournées dans le fameux cabaret, et encore, son lieu mythique constamment évoqué, cette « Kabine » où l'on se triture moyennant finance, reste hors-champ, peut-être parce que trop vraie et crue, et donc d'un intérêt médiocre. Le cinéaste a préféré louer des lieux, des « espaces de jeu » (Spielraum) qui sont autant de bulles spéculatives pour l’invention de soi, et les mettre à disposition de ces corps, pour qu'ils viennent y épanouir un désir de jeu dans un décor de théâtre. Hormis les rares scènes tournées dans des lieux « réels » (non vivifiés) – dans une chambre, un bar, une gare – la plupart l'ont été au sein d'un espace scénique (plat, sans beaucoup de mobilier) et fantasmatique (l'espace est enfumé par le discours de chacun). Le docu-mentaire est alors ce qui permet d'échapper à la réalité. Il malaxe les corps, lubrifie l'image, inonde de paroles. Il filme la fiction au moment où elle s'empare de la vie pour la colorer. Si la prostitu-tion reste hors-champ, dans Brüder der Nacht, ce n'est pas par pudeur, mais par indifférence pour les faits bruts. De même, l'exil n'est jamais vrai-ment transformé en thème, plutôt en occasion, ou en caution pour libérer un espace de jeu – ces jeunes garçons sont aussi en vacances, ou du moins vivent comme tel leur migration.

La jouissance, qui gouverne leur mode d'être, finit par gangréner le film lui-même, atteint par la contagion du plaisir et du jeu. Ils miment les autres pour s'en moquer, racontent leurs expériences pour les falsifier, et Chiha suit la route qu'ils lui indiquent. Tout est copie de copie ou simulacre de fantasme, dans Brüder der Nacht (cf. les blousons de cuir, signe de la loi du Même). La prostitution n'y passe pas pour cette aliénation suprême que certains diagnostiquent trop promptement. Elle représente plutôt le comble de la simulation, du jeu. Se la raconter sans cesse, imiter les clients, héroïser sa posture de mâle dominant jusque dans le servage économique, tout ça permet bien sûr de dédramatiser le rapport tarifé. C'est aussi inverser le rapport de possession propre à tout désir, qui dépasse largement le vieux duo passif / actif : ce dont se vantent ces gamins grandioses, c'est, avant tout, de savoir jouer avec le désir des hommes qui prétendent en faire leur chose. Pour ne pas être objet, il faut savoir se faire image – fantasme.

Ce que dit à sa manière Brüder der Nacht, c'est que la prostitution –  comme modèle général de servage et comme forme ultime de la réification  – a été détrônée dans le royaume des fléaux. La vraie question, c'est la pollution – mot qui, à l'origine, avant de désigner le désastre écologique ruinant notre écosystème, renvoyait à la masturbation guidée par les images que se forme l'esprit. Brüder der Nacht a tout d'une économie de la fantaisie, mais rechignant à la dégoulinade à laquelle on identifie trop souvent ces désirs – d'où rien ne déborde, tout est impeccable. Peut-être le secret de sa beauté tient-il à cette alliance d'un imaginaire foisonnant et d'une image parfaite, phobique de la salissure. Gageure que de figurer la prostitution à travers la virginité.

Dans les salles cette semaine.

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