| Entretien
sur le projet De Rerum Natura / Questions : Adeline Ternant
Qu'est ce qui motive la construction d'un projet ? Et plus particulièrement De Rerum Natura ? Conceptuellement les éléments fondateurs existent depuis longtemps. Le projet a été élaboré suite à l'intervention du chercheur Jean-Jacques Kupiec, à l'occasion d'un colloque réunissant des philosophes, des artistes et des scientifiques sur la question de la matière. Ce cycle de conférences m'a permis d'articuler, des lectures antérieures de vulgarisation scientifiques, des ouvrages littéraires et philosophiques et une certaine conception de la nature de l'image électronique. Par ailleurs, l'ampleur du projet nécessitait une configuration de travail différente de celle que je connaissais comme plasticienne. Je venais d'acquérir cette expérience, au cours d'une formation au Fresnoy, studio national des arts contemporains. En premier
lieu donc, il y a le texte de Lucrèce que j'ai découvert
au travers des 'Leçons américaines' d'Italo Calvino. Il
s'agit d'une édition posthume d'une série de 6 conférences
que devait donner Italo Calvino à Harvard dans le cadre des ' Charles
Eliot Norton Poetry Lectures'. Le titre original de ce cycle était
'Six memos for the next millenium'. La première conférence
avait pour thème la 'Légèreté' comme forme
de pensée du monde et forme littéraire. Dans ce chapitre
Italo Calvino met en parallèle la poésie atomique de Lucrèce
avec 'les entités très subtiles : tels les messages de l'ADN,
les impulsions neuronales, les quarks, les neutrinos errants dans l'espace
depuis le commencement des temps', mais également les outils informatiques,
'machines de métal' qui 'obéissent à des bits impondérables'.
Pour revenir à la chronologie du projet, le colloque sur 'La plasticité et le temps' correspond à la fin de ma formation au Fresnoy. Ce lieu de création artistique est ouvert à des jeunes artistes utilisant des médias audiovisuels pour la réalisation de projets cinématographiques, musicaux, scéniques ou multimédia. Les méthodes de travail et de production sont celles du cinéma. Elles impliquent le plus souvent un travail en équipe avec des techniciens spécialisés, la recherche de financements, et la mise en place de collaborations avec d'autres artistes. Le projet De Rerum Natura a pu être conçu grâce à l'expérience acquise au cours des deux années de résidence. Comment te situes-tu dans le champ de la création multimédia? Est-ce que tu te définis comme une artiste de ce domaine spécifique? Et si c'est le cas qu'est ce que cela signifie pour toi? Je me pose toujours la question de la signification du terme 'multimédia'. Je me baserai donc sur la définition de l'Encyclopédie Universalis. Dans son acception la plus générale, le multimédia permet d'accéder à n'importe quel type d'information (écrite, sonore, visuelle), à n'importe quel moment et sur n'importe quel support (récepteur de télévision, micro-ordinateur, communicateur personnel). Dans les faits, sa définition est plus restreinte. Il s'agit de la réunion sur un même support de fichiers contenant du texte, du son, des images fixes ou animées et organisés au moyen d'une programmation informatique. Une autre caractéristique fondamentale est l'interactivité, qui qualifie les matériels, les programmes ou les conditions d'exploitation permettant des actions réciproques en mode dialogué avec des utilisateurs ou en temps réel avec des appareils. Le support privilégié du multimédia est le disque opto-numérique (CD-ROM, DVD-ROM) ; mais l'information peut également être véhiculée sur un réseau informatique numérisé à très hautes capacité et vitesse de transmission.
Dans le projet De Rerum Natura j'ai constaté que tu t'intéresses beaucoup aux découvertes et définitions scientifiques de la matière, comment envisages-tu ton rapport à la science? Peut-on dire que l'artiste est lui aussi un chercheur? Si on parle de recherche scientifique, peut-on parler d'une recherche artistique faite d'expérience pour comprendre le monde? Les définitions
que j'ai pu trouver dans les livres de vulgarisation scientifique au sujet
de la matière me semblent davantage correspondre à la matière
électronique/numérique de l'image contemporaine que celle
de l'esthétique classique. La plasticité de l'image numérique
se situe au niveau du bit. Elle prend forme, non par l'empreinte d'un
corps/surface comme le serait un matériau sculptural classique
mais par la composition et décomposition de sa structure fondamentale.
La forme que nous percevons est le résultat de cet agencement.
Il est difficile d'aborder la question du statut 'chercheur'. Si la recherche d'un artiste ou d'un scientifique paraissent des évidences, le statut de chercheur l'est moins. Il s'agit d'une demande reconnaissance des artistes de leur activité intellectuelle souvent peu reconnue par le milieu universitaire. En France, ce dernier valide d'une certaine manière le statut. Par ailleurs la forme de validation d'une recherche par l'Université passe par la publication écrite. Une confusion est maintenue sur l'identité de l'artiste comme producteur de seules formes esthétiques dont il faudrait expliciter le contenu. L'artiste utilise simplement une autre forme d'expression que celle de l'écrit. Les formes esthétiques produites sont les jalons de sa recherche. Tout le long de la réalisation du projet, on constate que tu t'imposes des règles assez strictes sur la qualité et sur le réalisme de ce que tu mets en uvre. Par exemple tu re-présentes les animaux à l'échelle 1 ce qui pose par ailleurs des difficultés, peut-on parler d'un protocole dans la reconstruction des formes ?
Je pense aussi bien sûre au détourage des animaux, tu es très exigeante sur le rendu de l'image. Tu dis souvent qu'il faut tricher pour rendre l'image crédible Peux-tu en parler? Lorsque je travaille sur des images, j'ai la sensation de pouvoir les toucher, même si cette matière est prise dans la trame d'un écran de contrôle ou de celle d'un ordinateur. J'ai constaté qu'en m'appliquant avec les outils de détourage, à garder le moindre pixel sur le pourtour du pelage de l'animal, j'obtenais in fine, une image plate. Les courbes étaient trop lisses et le poil trop net. Les animaux photographiés perdaient leur volume. J'ai dû introduire de l'erreur, retirer de l'information à l'image pour contredire la régularité de l'outil. J'ai pensé alors à une conférence à laquelle j'avais assisté lors d'un colloque sur la 3D. Un des animateurs des Studio Pixar expliquait combien les plis de la robe d'un de leurs personnages leur avaient posé de problèmes. Ils avaient fini par faire appel à un petit couturier à deux pas de leur studio pour qu'il leur indique comment le tissu tombait en fonction des mouvements de personnage. Il fallait son expérience réelle quotidienne pour rendre crédible la fiction 3D. Beaucoup de choses peuvent être créées et automatisées dans la création 3D. Cependant la trop grande précision de ces outils, donne parfois à la réalisation finale une esthétique étrangère à l'imperfection des formes du vivant. Il est intéressant de noter que dans les animations de Pixar, les représentations humaines ont une peau dont l'aspect est synthétique, contrairement à la richesse des textures développée pour les personnages comme les jouets, les monstres. L'attention est portée sur le détail des attitudes, les plis imperceptibles d'une robe. Dans ces détails, vient s'inscrire ce que nous percevons comme 'réel'. Ils rendent crédible la fiction, en faisant des choix esthétiques tels, qu'ils inversent la logique de représentation ; ils accentuent ainsi l'effet de 'réel' de leur espace fictif. Pour De Rerum Natura, il faut des irrégularités dans les contours, des zones de flou pour que le sujet retrouve le volume de son pelage et semble 'réel'. Tu utilises dans ton travail, pas seulement dans ce projet, des images stéréoscopiques. Peux-tu parler de ce procédé dans ta pratique, de la place de l'illusion optique et plus généralement de ton rapport à l'illusion dans tes uvres. Je suis le premier spectateur des pièces que je réalise. Je crois tout simplement à l'image et je nourris comme beaucoup d'artistes et de créateurs dans ce domaine, le désir de passer au travers de l'écran d'entrer dans l'image, comme le fait Buster Keaton dans le film Sherlock Junior. Il existe une réelle fascination pour l'image. Depuis longtemps les réalisateurs, les metteurs en scène tentent de la faire dialoguer avec nos corps. Ce fut le cas de tentatives scéniques dans les années 30 ou encore d'un mouvement artistique appelé Expanded Cinema. A l'origine, l'image animée, le cinématographe est un spectacle de foire. Les fantasmagories de Roberston en font partie de cette histoire. Des 'fantômes' apparaissaient au travers d'une fumée dense. Il s'agissait en fait du reflet des acteurs jouant sous le plancher de la scène. L'installation vidéo Passage reprend le principe du reflet. Le dispositif me permet de donner la sensation d'une image flottante apparemment détachée de son support. Elle ne peut cependant être visible qu'à travers une vitre. La stéréoscopie crée dans les séries photographiques Abris ou Performance des images où l'espace semble se développer dans la profondeur. L'illusion de ces couches d'espace nous est donnée par la prise de vue et par leur restitution au travers des lunettes anaglyphes (rouge-bleu). Il est étonnant de remarquer combien ce procédé prenant appui sur la logique de notre vision binoculaire, donne cependant au sujet un aspect irréel. On a la sensation d'un excès de réalité, mis en suspend par la photographie stéréoscopique. Idéalement je souhaiterais réaliser des images animées holographiques de taille humaine. Techniquement c'est encore impossible. Je m'intéresse donc à toutes les méthodes qui permettent de m'en approcher. Je reste gênée par l'obligation pour le public de porter des lunettes ou de se trouver devant un système optique. Je tends vers l'image d'un corps dont la silhouette puisse être traversée par celui du spectateur, pour offrir à ce dernier, une expérience sensible de son propre corps dans un temps et un espace donné. Dans le projet "De Rerum Natura" j'ai observé quelques points dans lesquels le concept de base et les problèmes qu'il pose se sont manifestés lors de la réalisation. Par exemple, comment construire du solide à partir de l'instable? Tu as choisi finalement d'utiliser des particules de matière " virtuelles ", mais tu n'es pas arrivé immédiatement à cette solution, peux-tu parler de tes précédentes tentatives? J'ai en effet cherché dans différentes directions. Le point de départ est la vidéo 2D réalisée pour présenter le projet. J'ai créé une matière animée à partir de grains de sel répartis sur un fond d'incrustation. En soufflant dessus, ils se déplaçaient sur l'ensemble de la surface filmée jusqu'à la recouvrir complètement. J'effectuais ensuite une incrustation de photographies d'animaux détourés sur fond noir. Dans la vidéo, les animaux apparaissent au travers des grains qui s'agitent. Les parties noires de l'image photographique n'incrustent pas la matière. Le spectateur a la sensation que les points lumineux construisent et déconstruisent les seules formes des animaux. Comme j'envisageais le projet en relief, j'ai pendant un temps, envisagé filmer en stéréoscopie une matière faite de petites billes dont le mouvement serait généré par une soufflerie. Un ami a orienté également mes recherches, vers la matière des lits fluidisés dont les matelas sont constitués de particules sans cesse en mouvement. Les contextes de tournage en relief de ces matières et leur traitement informatique se sont révélés très complexes à mettre en uvre. J'ai donc opté pour une version virtuelle. Est-ce que parfois la réalisation d'un projet peut conduire à une remise en question de l'hypothèse, des principes formulés à la base de celui-ci? Il est encore difficile de répondre à cette question. Fondamentalement un projet ne change pas. Cependant il doit évoluer au fur et à mesure de sa réalisation, car il se confronte aux moyens qui le façonnent. Il me semble par ailleurs important que la pièce artistique finisse par prendre son autonomie. En d'autre termes je souhaite que la pièce finale m'échappe en tant que réalisateur pour que je puisse en devenir le spectateur. Sans quoi elle n'est que l'illustration d'une pensée. Une uvre d'art est le lieu d'une expérience esthétique si elle ne se réduit pas aux éléments qui la composent et aux intentions de celui qui l'a réalisé. Tu utilises ici une très grande base d'images de tous les animaux que tu as pris en photo dans les musées d'histoire naturelle. Tu écris qu'ils " constituent par leur collection une mémoire de la vie " est ce qu'on pourrait parler d'une mémoire de la transformation? Ce qui me
passionne dans les musées et à plus forte raison dans les
muséums d'histoire naturelle est la volonté insatiable de
l'homme à vouloir se saisir du monde, de tenter de l'organiser.
Si les collections des muséums donnent à voir des espèces
aujourd'hui éteintes, nombre de scientifiques reconnaissent combien
la tâche reste immense pour réaliser un inventaire exhaustif
de la vie. Le principe même du vivant est le mouvement. Les espèces
évoluent, disparaissent suite à des changements climatiques,
à la modification de la chaîne alimentaire, à l'apparition
de nouveaux prédateurs, suite à un cataclysme, etc. Nous
faisons partie de ces espèces. Les collections constituent une
mémoire de la vie, tel un instantané de ce mouvement. S'il
s'agit d'une mémoire de la transformation, il est sous-entendu
qu'une forme préexiste à celle que nous connaissons. Il
faudrait alors rechercher une forme originelle. Je suis cependant convaincue
que le vivant n'a pas de projet. Si des formes apparaissent, elles sont
contingentes. L'homme prend actes de ces formes et tente de les organiser
dans des catégories. La recherche s'effectue à rebours,
avec l'espoir de comprendre ou de trouver une logique de la vie. A ce
sujet Stephen Jay Gould, a écrit un très bel ouvrage intitulé
'La vie est belle'. Il raconte l'histoire de la découverte dans
le Schiste de Burgess d'une faune fossilisée d'une diversité
extraordinaire et met en évidence l'irrégularité
de l'évolution :
Ces particules sont en effet des potentiels latents, elles prennent 'formes' aussi à travers ce que propose la musique électroacoustique, ce sont des bruissements, des cris, des sons sur lesquels notre imaginaire se déploie. Il n'est pas nécessaire de finaliser l'image, c'est une attente de la matière. Je ne sais s'il s'agit de suggérer des espèces n'ayant pas vu le jour. Ce qui m'intéresse c'est l'absence de projet dans les mouvements de la matière. Celui-ci contient tous les possibles car les associations peuvent se faire et se défaire. Pour moi, la codification d'une image numérique tient du même principe. J'ai pu retrouver cette approche au sujet du vivant dans le livre de Jean-Jacques Kupiec : Lorsqu'on
veut étudier les interactions moléculaires, on le fait par
l'intermédiaire de la chimie. Ce qu'on mesure alors ce n'est pas
la spécificité mais les paramètres quantifiables
: les constantes cinétiques d'équilibre. Ces paramètres
donnent une estimation de la vitesse d'association des molécules
et de la stabilité du complexe qui en résulte. Le fait d'appliquer
cette méthodologie a deux conséquences majeures. La première
est qu'on est obligé d'abandonner une vision statique du monde
pour adopter une conception dynamique privilégiant le mouvement.
Aucune association entre molécule n'est totalement stable. Lorsqu'on
met deux molécules en présence, il y a en permanence des
évènement d'association et de dissociation. Les constantes
d'association et de dissociation décrivent la stabilité
du complexe moléculaire. la deuxième conséquence
est qu'on doit aussi abandonner une description qualitative (spécifique).
Toutes les molécules peuvent interagir entre elles avec des constantes
cinétiques plus ou moins fortes. Dans les cas extrêmes, certaines
molécules ont une très forte tendance à s'associer
et d'autres, une très faible. Entre ces deux cas extrêmes,
on trouve une échelle de cas intermédiaires. Les interactions
moléculaires se caractérisent non par l'exclusivité
dans le choix des partenaires mais, au contraire par une très grande
liberté. J'ai remarqué que les animaux que tu prends en photo sont tous, pour ceux que j'ai vus jusqu'à présent, des vertébrés. J'ai l'impression que cela pourrait provoquer chez le public un sentiment d'identification, est-ce que tu le recherches ? Plus généralement quel type de rapport souhaites-tu construire avec le public dans ce projet ? L'homme incarné
par le spectateur fait partie pour moi de la diversité représentée
dans ce projet. C'est aussi à lui que s'adresse la pièce.
C'est pourquoi j'ai choisi en majorité des animaux dont les pattes
reposent sur le sol. Le spectateur occupe l'espace de l'installation dans
cette position. Dans la collection qui m'était mise à disposition
il s'agit donc pour l'essentiel de mammifères et d'oiseaux. De
même le gabarit des animaux est de l'ordre de la taille humaine.
Il n'a pas d'insecte bien qu'ils représentent une grande partie
des collections des muséums d'histoire naturelle. La volonté
de respecter une échelle 1 participe pour moi de cette interaction
voulue avec le spectateur. Dans quelles circonstances ce projet est-il susceptible d'être exposé? Peux-tu décrire les conditions idéales de monstration, le lieu idéal, le public idéal Deux types
de diffusions ont pour le moment été envisagés. Des
festivals multimédia et les muséums d'histoire naturelle
dans le cadre d'exposition temporaire. Les contextes influencent la lecture
des images. L'expérience jugera de la pertinence de ce projet,
dans ces espaces au travers de la réception qu'en fera le public. |